Mercredi 17 Octobre 2018
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KARANIS/ KOM AUSHIM: le tertre aux greniers et aux pièces d'or
La ville antique de Karanis, « La ville du Seigneur » se trouve à 160km au sud-ouest du Caire dans la dépression naturelle de l'oasis de Fayum (à 30km au nord de la capitale de Fayoum). On dit qu'elle fut fondée au 3ème siècle avant JC par Ptolémée II Philadelphus pour ses mercenaires avec leurs familles, un peu plus de 3.000 hommes…
Mais ce serait bien simplifier les choses car il existe à Karanis (nom grec, nommée également Kom Aushim en arabe) une juxtaposition d'époques bien plus anciennes au dessous des quelques murs ptolémaïques désensablés aujourd'hui. On y découvre encore, malgré le manque cruel de fonds, des objets magnifiques indiquant que bien avant la période gréco-romaine ce lieu a été d'importance et recèle un passé plein de promesses pour notre compréhension de bien des mystères de l'Égypte Antique.
Le Temple Sud et la porte de Vespasien donnant sur l'oasis de Fayoum, Karanis Juxtaposition de différentes époques visible à Karanis dans certains pans de mur
Comme nous allons le voir Karanis est certainement bien plus que le simple village agraire rustique, bien plus que juste un « instantané » de la vie d'un grand village sous la domination gréco-romaine. Bien sûr rien qu'elle soit en elle-même une ville « témoin » du passage d'une influence hellénistique à une influence romaine est déjà intéressant en soi car ce site regorge de papyri relatant le moindre détail de la vie à Karanis à cette époque. Une période je le rappelle qui va d'après la conquête d'Alexandre le Grand à la domination puis au déclin des Romains, une époque marquée par de grands changements dans le bassin méditerranéen. Mais vous savez que je recherche principalement les traces de l'ancien Empire et des traces pré-dynastiques.
Et je suis donc allée voir de très près ce vaste lieu peu évident à bien comprendre, en effet parmi les plus énigmatiques qui m'a été donné de voir, pour tenter de comprendre ce qu'il pouvait nous donner comme héritage…

Karanis se trouve donc dans la fascinante dépression de Fayum, 45m sous le niveau de la mer et était à l'époque ptolémaïque sur le bord même du lac Fayum (Mr-Wr, « la grande Mer » en égyptien ancien et en grec Mœris) car le lac était à l'époque beaucoup plus grand. Aujourd'hui à cause de l'assèchement, Karanis se trouve à 3km de l'eau du lac et celui-ci fait 214km2, à peu près le tiers de ce qu'il devait être à l'origine.
Karanis est d'abord un tertre qui s'élève à 12m au dessus de la plaine calcaire au bord d'une faille géologique, entre la route pour aller au Caire et un ancien canal d'irrigation d'importance qui existait déjà très certainement sous les pharaons de la 12ème dynastie (et certainement avant encore). Ceux-ci furent de grands aménageurs du territoire en faisant d'immenses travaux hydrauliques dans tout Fayoum. Ainsi Amenemhat 1er (1991-1962 avant JC), pour ne citer que lui, fit des barrages, des verrous hydrauliques et des canaux de diversion et restaura même d'anciens canaux déjà existants en les approfondissant. Et nous savons que ledit Canal Yussef fut élargi en 2300 avant JC ! Donc en pleine époque dynastique ! Ce canal d'ailleurs relie le lac au Nil en se séparant en huit canaux principaux qui irriguent encore aujourd'hui toute la dépression. Ces canaux ne servaient d'ailleurs pas seulement à l'irrigation mais à moduler les grandes inondations nilotiques annuelles. Et un de ces canaux principaux est justement celui qui passe à côté de Karanis…
Les canaux de Fayum subsitent depuis l'époque des pharaons et sont encore entretenus et utilisés (Photo Gigal)
Donc une activité d'importance à l'époque dynastique avait certainement lieu à Karanis qui était de plus un promontoire, bien rare dans la région, et au carrefour avantageux de plusieurs voies de très grand passage. Au carrefour donc de plusieurs axes : celui du lac, qui au nord comportait une voie pavée commerciale passant par la forteresse de Dimeh dont je vous ait abondamment parlé dans mon précédent article, allant jusqu'au lac Mariotis plus au nord et conduisant à Alexandrie. Karanis au carrefour aussi de la route pour Memphis, le Caire et le delta, et à l'est, une connexion avec le Nil par les canaux et les quais récemment découverts devant la pyramide d'Hawara datant d'environ 2000 ans avant JC et par conséquent relié aux arrivées de marchandises venant du sud… On comprend mieux l'importance stratégique de ce tertre et que sous les restes gréco-romains doivent dormir d'immenses structures dynastiques et on ne s'étonnera pas non plus que l'on y trouve ces derniers mois, des complexes néolithiques et proto-neolithiques d'importance…
Il est très intéressant tout d'abord, de revenir sur le nom du lieu avant de parcourir ensemble le site. En effet Kom Aushim, le nom égyptien moderne d'aujourd'hui pour Karanis, renferme à notre insu des significations très éclairantes et inattendues. Ce n'est curieusement pas la première fois qu'un nom utilisé aujourd'hui en Égypte renferme plus d'informations qu'un nom de l'époque ptolémaïque (on en a plein d'exemples par exemple pour la région d'Abydos). « Kom » viendrait du copte « Khem » et serait le nom coptique de l'Égypte (rappelons que les Coptes se réclament de la connaissance de l'Égypte ancienne et pensent en être les seuls détenteurs). On nous dit aussi que cela viendrait de « Kem » désignant la terre noire d'Égypte.
Vue sur le Temple Nord au loin depuis le toit du Temple Sud A perte de vue des monticules et des ruines
Mais si vous suivez l'ancienne tradition qui est toujours vivante oralement en Égypte chez certains anciens, on vous dit que le mot kom en arabe égyptien désigne un tertre (ce qui est bien le cas pour Karanis) car ce serait pour rappeler que cela vient bien directement de l'ancien mot égyptien « Khemit » qui lui voudrait dire « le pays des tertres » et pas la terre noire. Les égyptiens seraient donc ainsi les Khemites, « peuples des tertres »… Il est vrai que tous les sites d'importance en Egypte sont bien construits sur des hauteurs, et les pyramides peuvent être assimilées à des tertres également…

En tout cas, pour Aushim tout le monde est d'accord pour dire que au vient bien du mot désignant l'or en Égypte ancienne. Mais pour Shim, il viendrait de Shem, Chem, un des peuples descendant de Noé selon la Bible, ou le nom de l'Égypte dans la Kabbale, ce qui donnerait grosso-modo « peuple égyptien de l'or ». Selon d'autres encore Khem se référerait au peuple d'Osiris. Mais pour ma part, écoutant la tradition orale de l'Égypte ancienne perdurant à nos jours, Shim est repris dans « chimie », al khemia « l'alchimie », et ici dans Aushim donnerait « la chimie de l'or ».  Avec le nom entier cela donne « le tertre de la chimie (traitement) de l'or » et vous allez voir que c'est exactement ça…

Dès l'entrée sur le site on s'aperçoit que le périmètre est grandiose et complexe: il ne pouvait pas en être autrement pour un lieu où l'on a découvert plus de 100.000 objets! Parmi ces artefacts on a même trouvé des flacons de parfum de Syrie, de la verrerie d'Alexandrie, des lampes en terre cuite, des statuettes, des pièces textiles, des jouets en bois, des outils, des instruments de musique…
Verrerie trouvée à KaranisCalice, KaranisJouets de bois, Karanis
Une allée, sur un terrain plat où l'on a disséminé plusieurs trouvailles, mène au pied du tertre lorsqu'on a contourné les bâtiments des archéologues du début du siècle dernier. Les premières excavations (1er site gréco-romain excavé en Egypte) eurent lieu dès 1895 par les papyrologues anglais Bernard Pyne Grenfell et Arthur Surridge Hunt. Flinders Petrie passa également par là, mais les fouilles connurent surtout une activité sans pareil sous le Professeur de l'Université de Michigan Francis W. Kelsey en 1924 et jusqu'en 1936, avec les fonds et l'équipe très professionnelle qu'il obtint. Il découvrit énormément de choses: 5 couches différentes de débris pouvant être datées, et 3 zones bien spécifiques dans la cité.

Kelsey déclarait que son but était « d'augmenter une connaissance exacte plutôt qu'amasser des collections » et s'il retira de ses recherches énormément de données, mais il n'en reste pas moins que 44.000 objets (sans compter une centaine de papyri), ce qui représente un chiffre énorme, se trouvent aujourd'hui à des milliers de km de Karanis dans un musée portant son nom Kelsey, dans l'état de Michigan et dans un département de l'université…

Tout le site de Karanis est passionnant car l'on devine et même parfois l'on voit que de très anciennes structures subsistent sous le sable des dunes, en plus que celles dans les zones principales du site comme le Temple Sud, le Temple Nord, les bains publics et les habitations. Votre regard est sans cesse attiré partout, tellement les structures non encore déterrées affleurent de tous les côtés…

Dès qu'on aborde le tertre, on arrive au Temple dit du Sud. Celui-ci est le plus grand des deux excavés à ce jour. Jadis ce temple était relié à un quai par une allée processionnelle; n'oublions pas que l'eau du lac s'est retirée depuis à trois kilomètres mais que jadis elle le bordait pratiquement. Orienté vers l'est il a plusieurs détails fascinants.

Parmis les objets disséminés à l'entrée, des colonnes
Gigal à Karanis devant l'entrée (Photo Gigal)
Arrivée au pied du Temple Sud (photo Gigal)
D'abord son emplacement: juste devant sa porte principale se trouve une piscine à crocodiles sacrés. Cette piscine rectangulaire est surélevée de plusieurs mètres (pour l'instant 3 à 4 mètres car elle est encore bien ensablée), ce qui devait être très impressionnant pour celui qui arrivait en ces lieux et se trouvait automatiquement dominé par des têtes de crocodiles passant par dessus les bords. Ce n'est pas étonnant car ce temple est bien consacré au dieu crocodile Sobek par l'intermédiaire de sa double représentation : Pnepheros et Petesuchos.
La piscine aux crocodiles Détail du bassin aux crocodiles

Petsuchos veut dire « Fils de Sobek » et il était représenté dans les temples par une momie de crocodile divinisé pendant sa vie. Pnepheros est une transcription tardive du qualificatif égyptien pa-nefer-her (« celui bienveillant ») existant déjà sous Amenehat III pour qualifier le dieu Sobek. On le représentait avec une tête humaine de face (très rare en ancienne Égypte), portant la coiffe pharaonique, car ce temple était dédié à la réalisation des veux des fidèles.

En effet un visage de face dans l'iconographie indique l'écoute du dieu envers les fidèles et ceux-ci apportaient leurs voeux dans ce temple et venaient aussi retirer un oracle. C'est pourquoi une fois entré dans le temple aux trois chambres, au fond du sanctuaire se trouve un autel de pierre en hauteur où dit-on, on installait un crocodile sacré à qui on posait des questions. Comme on trouve sous cette autel une petite porte donnant dans une petite pièce dans laquelle un prêtre pouvait répondre à la place de l'animal on pense que les oracles étaient donnés de cette manière. Rien n'est moins sûr, mais des textes spécifient que c'était l'interprétation des mouvements du crocodile (pattes, gueule, queue, yeux) quand le pèlerin lui faisait une offrande de nourriture qui donnait la réponse de l'oracle.

Quoi qu'il en soit ce temple rendait bien un culte à Sobek et l'on voit dans les murs du vestibule juste avant le sanctuaire, des niches ayant contenues des momies de crocodiles sacrés. Les murs sont typiquement construits en style ptolémaïque du premier siècle mais les soubassements du temple démontrent qu'il a été très certainement construit à l'identique juste au dessus d'un temple beaucoup plus ancien, comme ce fut souvent le cas dans toute l'Égypte.
Niche à momie de crocodile, Temple Sud (Photo Gigal)
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Crocodile sur son autel. Autel sur lequel prophetisait le crocodile, Temple Sud. Il y a dessous une petite pièce. (Photo Gigal)

On a retrouvé également dans ce temple des statues et des cippus (stèles) d'Harpocrates (plus de 8 représentations) marchant sur deux crocodiles ; je vais en reparler plus loin, car cela à une grande cohérence. Les Grecs avaient transformé le dieu égyptien Horus en Harpocrates enfant, de Har-pa-khered, « Horus l'enfant ». On retrouve Harpocrates aussi partout dans les greniers de la ville. A l'ouest, un couloir dans les aires de stockage du temple donne sur une vue magnifique de l'oasis verte de Fayum en contrebas ; jadis on devait y admirer les bateaux dans le lointain voguant sur le lac.

Quand on monte sur le toit du temple on surplombe à l'ouest l'extraordinaire piscine aux crocodiles. Strabon nous raconte qu'au premier siècle avant JC on les nourrissait de grains, de viande, de vin et de lait mélangé à du miel, et qu'il a vu lui-même les processions et les oracles.

Sur le côté ouest de la piscine on voit le vide béant et impressionnant à travers la porte de Vespasien qui donne aujourd'hui sur les cultures de la dépression de Fayum. A l'est, on voit au loin le temple nord s'élevant sur un petit tertre et tout autour des centaines de bosses sableuses d'où émergent quelques pans de murs et des pierres ça et là… On voit bien que de très importantes structures sont enterrées encore par centaines…des années de travail en perspective !

Cippus d'Harpocrates
Vue depuis le temple nord sur l'oasis de Fayum; jadis le lac était là (Photo Gigal) Gigal en face de la porte de Vespasien

Le Temple Nord, plus petit que celui du sud, est plus ancien. Il était entouré jadis par un temenos de briques dont il reste quelques imposantes traces et on y accède par le sud et par un escalier de marches abruptes. Lui aussi a été construit sur l'emplacement d'un temple beaucoup plus ancien qui n'est hélas pas accessible sans détruire celui-ci. Le style de ce temple est résolument calqué sur celui de ceux de l'ancienne Égypte car après les marches, deux pylônes subsistants nous accueillent. Comme dans le Temple Sud, on y trouve un autel pour l'oracle des crocodiles sacrés qui comporte un accès juste en dessous pour l'éventuelle présence d'un prêtre, mais les murs de la pièce sont mieux conservés et plus élevés. Dans les murs des niches à momies de crocodiles également, et une cavité intéressante comportant la possibilité de l'existence jadis d'une planche à glissière dont on ne sait ce qu'elle aurait pu receler.

On a trouvé dans ce temple des graffitis grecs tardifs à intervalles pouvant délimiter des emplacements de marchandises. On sait par les papyri retrouvés que dans la zone du temple avait lieu la vente de laine pour les robes des statues divinisées, de vin pour les purifications et libations, de bijoux pour le crocodile sacré qui portait des boucles en verre et or à ses oreilles et des bracelets de pierreries à ses pattes… L'atmosphère est très particulière dans ce temple et on aurait presque l'impression d'entendre le bruit d'une vaste foule pourtant tout est désert et désolation des ruines aux alentours.

A l'interieur du temple Nord
L'autel à crocodile du temple NordOn voit la porte sous l'autel, temple Nord

Ce qui est intéressant aussi c'est que l'on a retrouvé une statue en marbre, un torse d'Isis de style grec, dans la cour intérieure de ce temple. Ce n'est pas étonnant car on a retrouvé plusieurs représentations d'Isis à Karanis. N'oublions pas que le culte du crocodile est très souvent associé à celui d'Horus le fils d'Isis, ainsi on a retrouvé dans la même cour une curieuse statue représentant le crocodile sacré sous sa forme « Soknopaios », un corps de crocodile avec une tête d'Horus. Le dieu crocodile prenait ainsi les caractéristiques du fils de la déesse Isis. On a retrouvé aussi dans les nombreux greniers alentours des représentations d'Isis sous la forme de la déesse cobra Thermonthis qui gardait les récoltes : un corps d'Isis avec une queue de serpent, un syncrétisme qui avait lieu abondamment pendant la période grecque. On a en fait répertorié dans toute la zone 27 divinités différentes et des amulettes religieuses absolument partout.

En tout cas les imposants murs des deux temples montrent que les cultes avaient une place centrale dans la vie des habitants de Karanis et on s'éloigne de plus en plus de la thèse de la petite garnison pauvre de campagne qui a encore cours dans certains ouvrages. Et sous les Ptolémée, Karanis eût un vrai moment de splendeur, écho certainement on le sait maintenant d'une bien plus grande encore dans le passé. En tout cas à l'époque il s'agissait non seulement d'introduire des mercenaires grecs dans la population égyptienne pour exploiter davantage le bassin très fertile de l'oasis de Fayum mais aussi c'était un lieu vitale comme nous allons le voir.

Isis de Karanis, temple Nord

Un peu plus loin on trouve ces incroyables bains publiques (exhumés par l'Université du Caire et l'Institut français d'Archéologie) qui recèlent un grand secret. Comment à plus de 15m de hauteur par rapport au canal principal qui passe en bas du tertre de Karanis, l'eau a-t-elle pu monter jusqu'aux six maisons de bains? On ne le sait pas encore et pourtant il y a des tuyaux de céramiques partout qui passaient du frigidarium (la piscine d'eau froide) à celle d'eau chaude et au sauna (caldarium), encore une preuve de la richesse de l'endroit. On y voit de magnifiques baignoires de pierre et des restes de carrelage peint.

Bain avec ceramique, Karanis (Photo gigal) Baignoire, Karanis (Photo gigal)
Reste de peintures dans les bains publics

D'autre part à Karanis nous avons plus de 6 vastes pigeonniers anciens, des dizaines de greniers à grains et de pièces de stockage et des centaines d'habitations comportant des étages et des caves voûtées où l'on amassait les marchandises. Le plus grand des greniers, silos à grains, servaient à payer la taxe pour Rome et était gardé nuit et jour par des soldats romains. Cet impôt en grains était ensuite acheminé jusqu'à Rome par Alexandrie, et on sait que le grain égyptien nourrissait la capitale pendant 4 mois de l'année. Alors à part les richesses agricoles certaines et le passage obligé de voies commerciales importantes, que pouvait bien receler Karanis qui puisse justifier son ancien nom de « Tertre du traitement de l'or » ? Nous allons le voir mais d'abord retournons un instant au culte du crocodile.

Pourquoi ce culte du crocodile dans tout Fayoum ?
Le crocodile d'abord était bien sous les Ptolémée associé à Saturne qui dirigeait l'agriculture et était sensé protéger les semailles, chose bien importante dans le domaine agricole de Fayoum. Associé à Saturne/Chronos il personnifiait le Temps et l'écoulement des saisons. C'est pourquoi Harpocrates, l'Horus enfant tellement représenté à Karanis sur des stèles, est debout sur deux crocodiles, l'un regardant le passé, l'autre l'avenir. Ainsi l'enfant sacré intervient sur le Temps dont il a les clés et devient Maître du Temps…

Mais avant toute chose le crocodile-dieu Sobek était déjà mentionné dans le texte dit des Pyramides qui est le plus ancien corpus religieux jamais trouvé en Egypte, dans la Pyramide d'Ounas (5ème Dynastie environ 2356 avant JC). Sobek est sensé avoir crée le Nil et avoir apporté toute fertilité et toute renaissance à la Nature. On le représentait coiffé de la grande couronne Atef avec des plumes (nous ne sommes pas loin du serpent à plumes), un disque solaire, un sceptre Was et une ankh. (N'oublions pas qu'il y a environ 100 million d'années les sauriens régnaient sur terre.)

D'ailleurs Sobek vient de « Sevekh » qui est dans la tradition « Sut » le fils de Seth, c'est à dire Saturne, le « Sevekh Chronos », le crocodile-dragon…le dragon de vie des Egyptiens. Le lac Fayum je le rappelle était considéré comme un océan premier (le Nun) d'où toutes formes de vie viennent et où le premier tertre affleura des eaux apportant la vie grâce aux crocodile se mouvant dans les deux règnes… On le nommait aussi en ancienne Égypte « celui qui reverdit », « Le Seigneur des Eaux ». Par sa nature amphibie il mariait le Ciel et la Terre, ce qui le sacralisait également.

Il n'avait pas échappé à la sagacité des grands prêtres que les crocodiles possèdent outre une intelligence remarquable, un système sophistiqué de respiration leur permettant de rester sous l'eau des heures sans reprendre de respiration. Comme ils les momifiaient, il n'est pas impossible qu'ils aient découvert ce que l'université de Queensland n'a découvert que récemment en Australie : à savoir que le crocodile possède dans son coeur une valve unique en forme de dent, lui permettant cela. (Quand le crocodile relaxe, en l'absence d'adrénaline, cette « dent valve » se ferme lui permettant de rester plus longtemps en plongée en éloignant le sang des poumons.)

Le crocodile était sensé être à l'origine de la force de Pharaon et d'ailleurs le mot « souverain » s'écrit en hiéroglyphes avec deux crocodiles et un faucon. Pharaon lors de son sacrement était oint par de la graisse de crocodile, messeh, ce qui faisait des pharaons des messihas (messies, curieux non ?).

Le crocodile était également considéré comme un prophète car ils annonçait les crues du Nil - toujours difficiles à prévoir exactement - en remontant le Nil et les canaux quelque temps auparavant pour que les femelles déposent leurs oeufs juste au dessus du niveau futur de l'eau, ce qu'ils savaient donc anticiper exactement…C'est pourquoi il n'est pas étonnant que les crocodiles aient été utilisés pour prophétiser dans les temples de Fayoum…

Soknopaios, corps croco, tete de faucon, cour interne du temple nord.

Toujours est-il donc que le culte du crocodile est très ancien à Fayoum, bien plus ancien que sous l'époque noyée dans les syncrétismes des Ptolémée, et que la présence sous les temples actuels de temples beaucoup plus anciens, l'utilisation d'un tertre aménagé par un canal très ancien, des sites néolithiques récemment découverts sur place, tout nous indique que Karanis existait déjà dans des temps dynastiques et proto-dynastiques et que c'était un lieu d'une grande richesse.

Or les crocodiles en Égypte, comme les dragons dans d'autres civilisations ont toujours été gardiens de trésors, et les timides fouilles actuelles tentent à démontrer que c'est vrai : on n'arrête pas de retrouver des pièces d'or de l'époque gréco-romaine. On avait déjà trouvé 26.000 pièces dans des jarres d'une maison mais on en trouve petit à petit d'autres. Et des spécialistes ont conclu même tout récemment que Karanis était le lieu où l'on frappait la monnaie pour tout l'Empire romain. On acheminait ensuite les pièces par bateau en traversant le magnifique lac de Fayoum puis en passant par Dimeh on continuait au nord jusqu'au lac proche d'Alexandrie, puis dans le port on chargeait les bateaux pour aller jusqu'à Rome… Et quand on pense que les Romains souvent ne faisaient que reprendre en la renforçant, une activité déjà existante sur un site, le nom ancien de Karanis, « le tertre du traitement de l'or » pourrait bien se justifier parfaitement.

Pour déterrer toutes ces merveilles il faudrait un afflux de beaucoup de fonds car le site manque beaucoup d'être mis en valeur. La tâche est colossale mais ce site magnifique le mériterait.

Antoine Gigal
Textes et Photos d'Antoine Gigal
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Bibliographie

  • Elaine K. Gazda, ed., Karanis, an Egyptian Town in Roman Times: Discoveries of the University of Michigan Expedition to Egypt (1924-1925), Kelsey Museum of Archaeology, University of Michigan, 1983.
  • Bernard P. Grenfell, Arthur S. Hunt, David G. Hogarth, Fayum Towns and their Papyri, London: Offices of the Egypt Exploration Fund, 1909.
  • Mary Hamilton, Incubation, or the Cure of Disease in Pagan Temple and Christian Churches, London, 1906.
  • Jimmy Dunn, Karanis in the Fayoum of Egypt, 2007.
  • Gerald Massey, The Natural Genesis, 1883, réedité Black Classic Press, 1998.

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